Chaque année, le 4 juillet, les États-Unis célèbrent l’Independence Day, la fête nationale qui commémore la Déclaration d’indépendance de 1776. Cette date symbolique est aussi l’occasion de revenir sur un événement moins connu qui a profondément marqué l’histoire de la finance : la naissance de Wall Street, une conséquence indirecte de la guerre d’Indépendance dans son ensemble.
Une guerre qui laisse un pays lourdement endetté
À l’issue de la guerre d’Indépendance (1775-1783), les jeunes États-Unis héritent d’une dette colossale, estimée à environ 75 millions de dollars de l’époque, répartie entre la dette fédérale et celle des treize États. Pour financer le conflit contre la Couronne britannique, le Congrès continental et les différents États ont émis une multitude d’obligations et de certificats de dette, faute de pouvoir lever l’impôt efficacement, le gouvernement fédéral naissant n’ayant à l’époque quasiment aucun pouvoir fiscal réel.
A savoir : Le Congrès continental n’avait pas le droit de lever l’impôt directement — c’est justement cette faiblesse qui a poussé à financer la guerre par la dette plutôt que par la fiscalité, un point souvent oublié
C’est quoi une obligation ?
Une obligation est un titre financier qui représente une dette. Concrètement, lorsqu’un État ou une entreprise a besoin de financer un projet ou de couvrir des dépenses importantes, il peut emprunter de l’argent auprès d’investisseurs en émettant des obligations.
En achetant une obligation, l’investisseur prête donc de l’argent à l’émetteur. En échange, celui-ci s’engage à verser des intérêts, appelés coupons, pendant une période déterminée, puis à rembourser le capital à une date fixée à l’avance, appelée échéance.
Faute de liquidités, le gouvernement payait souvent ses soldats, fournisseurs et fermiers en certificats de dette plutôt qu’en argent comptant. Une fois la paix signée, beaucoup de ces créanciers, souvent des vétérans désargentés ou des paysans, ignoraient si l’État honorerait un jour ces titres, dont la valeur réelle sur le marché était devenue très incertaine.
Pressés par le besoin de liquidités, nombre d’entre eux ont revendu ces titres bien en dessous de leur valeur nominale — parfois pour seulement 10 à 20 % de leur valeur d’origine. Des spéculateurs new-yorkais et philadelphiens, mieux informés des réformes à venir, ont massivement racheté ces créances à bas prix, anticipant un remboursement futur à valeur pleine. Cette pratique a nourri une intense activité de courtage informel, principalement à New York et à Philadelphie, alors capitale fédérale.
A savoir : Philadelphie était la capitale des États-Unis à cette époque, ce qui en faisait un centre financier tout aussi actif que New York — un fait souvent éclipsé par le récit centré sur Wall Street.
La décision d’Alexander Hamilton change tout
En septembre 1789, Alexander Hamilton devient le premier secrétaire au Trésor des États-Unis. En janvier 1790, il présente au Congrès son « Report on the Public Credit », un plan ambitieux visant à restaurer la confiance dans les finances publiques : il propose de rembourser les dettes de guerre à leur valeur nominale et que le gouvernement fédéral assume aussi les dettes contractées par les États eux-mêmes, une mesure très controversée, en particulier pour les États du Sud déjà largement désendettés, comme la Virginie.
Ce plan d’assomption des dettes des États a été adopté grâce à un compromis politique célèbre, le « Compromise of 1790 » négocié lors d’un dîner entre Hamilton, Jefferson et Madison, où en échange du soutien du Sud, la future capitale fédérale serait installée sur les rives du Potomac, donnant naissance à Washington D.C.
La première crise financière américaine
En 1792, le financier William Duer, ancien membre du Congrès continental et ancien assistant de Hamilton au Trésor, tente de s’accaparer le marché des actions de la Bank of the United States et de la Bank of New York en s’endettant massivement, parfois auprès de prêteurs informels à des taux usuraires.
Son système s’effondre en mars 1792, provoquant une vague de faillites et la Panic of 1792, considérée comme la première grande crise financière de l’histoire des États-Unis. Duer sera emprisonné pour dettes et mourra en prison en 1799.
Le Buttonwood Agreement : l’acte de naissance de Wall Street
Le 17 mai 1792, seulement quelques semaines après cette crise, vingt-quatre courtiers signent le Buttonwood Agreement sous un platane situé sur Wall Street, à New York.
Cet accord fixe des règles communes pour les échanges de titres financiers, notamment concernant les commissions et les transactions entre courtiers. Il constitue le point de départ de ce qui deviendra, quelques décennies plus tard, la New York Stock Exchange (NYSE), aujourd’hui la plus grande place boursière au monde.
Une conséquence méconnue de l’Independence Day
Si le 4 juillet symbolise avant tout la naissance des États-Unis en tant que nation indépendante, la guerre qui a permis cette indépendance menée de 1775 à 1783 a également enclenché une transformation économique majeure. Sans cette guerre, la dette colossale qu’elle a engendrée et les réformes financières qui ont suivi, Wall Street n’aurait probablement jamais connu le développement qui en a fait le cœur de la finance mondiale.
Cette histoire rappelle qu’un conflit et ses conséquences financières peuvent façonner durablement les marchés. Plus de deux siècles après la fondation des États-Unis, l’héritage économique de cette période continue d’influencer le fonctionnement des marchés et du trading moderne.